20 rencontres pour grandir,  Podcasts

Etre bilingue et apprendre une langue aujourd’hui: Interview avec Isabelle Barth.

Pour cette 7ème histoire de mon défi 20 rencontres pour grandir, je vous propose de rencontrer Isabelle Barth, consultante en langues, spécialiste du plurilinguisme, de la didactique et de la diffusion des langues.

 

Peut- on réellement être bilingue ? Comment devenir bilingue une fois adultes? Quel rôle les enfants éduqués avec deux peuvent-ils jouer dans la société ?

Si vous souhaitez découvrir la réponse à ces questions, à travers un témoignage personnel et une expertise professionnelle, ce podcast est pour vous ! 

Positive et rassurante, Isabelle nous livre en plus de précieux conseils pour apprendre plus sereinement et changer notre vision des langues.

C’est parti !

( Le texte qui suit est la transcription de l’interview audio qui se trouve juste au dessous en podcast. Vous pouvez également le retrouver su Itunes et Spotify.)


Anne-Lise
: Pouvez vous commencer par vous présenter et nous parler de votre parcours s’il vous plaît ?

Isabelle Barth : J’ai commencé par faire un doctorat art et spectacles, spécialisé en narratologie. Ensuite, j’ai épousé un irlandais et une fois arrivée en Irlande, les circonstances ont fait que je n’ai pas trouvé de poste en fac comme j’avais en France. J’ai donc élevé mes enfants puis j’ai décidé de reprendre des études pour obtenir un master professionnel en politique linguistique, didactique et diffusion des langues. J’ai donc recommencé autre chose. 

J’ai fait donc cet arrêt et j’ai commencé aussi des recherches sur le plurilinguisme des enfants en mobilité, c’est à dire soit des enfants expatriés avec leurs parents, soit des enfants migrants ou réfugiés. J’ai étudié comment ces enfants peuvent développer plusieurs langues à l’école mais aussi à la maison ( C’est à dire le plurilinguisme familial complètement différent de celui appris à l’école.)  

Nous habitons en Irlande mais nous faisons beaucoup d’allers-retours entre l’Irlande et la France, ( J’ai cette chance là! ) et nous avons deux enfants qui parlent donc 4 langues : l’anglais, le français, la langue nationale irlandaise et l’allemand. 

Il faut savoir que l’Irlande  a comme langue nationale le gaélique irlandais et que selon la constitution du pays l’anglais est “accepté” sur le territoire. 

Moi j’ai anglais, français, allemand, néerlandais, j’ai fait une année d’italien et un mooc en langue tchèque.  

 

Anne- Lise : C’est très varié ! 

 

Isabelle Barth : Oui, j’aime bien les petites langues. Je n’aime pas dire ça mais le néerlandais, le tchèque sont des langues qui ne sont pas utilisées internationalement comme peuvent l’être le français, l’anglais ou même l’allemand. 

 

Anne – Lise: Vos enfants ont appris l’allemand comme langue étrangère à l’école

 

Isabelle Barth : Oui et ils n’ont eu aucun mal à l’apprendre car ils parlaient déjà deux langues à la maison, plus l’irlandais qui est donc obligatoire. ( Même si tout le monde parle anglais.) 

 

Anne – Lise : Est ce que c’est finalement votre situation familiale et le fait que votre mari soit irlandais qui vous a amené aux langues où vous aviez déjà une passion avant ? 

 

Isabelle Barth : Avant, j’étais déjà une passionnée, j’avais fait des études de langues : Une licence d’anglais et de néerlandais à l’université, j’ai également fait de la traduction pendant très longtemps. Je ne raconte pas toujours toute ma vie mais j’ai aussi un master professionnel en traduction.

Donc oui, j’ai toujours été passionnée par les langues. Au lycée, quand j’étais en Terminale, il y avait le concours européen des écoles et l’année où je l’ai passé, le thème était le jumelage… J’ai eu la chance de gagner pour la France ! 

Je pense donc qu’il y avait déjà quelque chose derrière qui me disait que communiquer avec les autres c’était très intéressant ! Donc oui, j’ai toujours été intéressée par les langues et la communication. J’ai  toujours si on peut dire “ennuyer” mes parents car j’ai toujours fait en sorte qu’il y ait des étrangers à la maison, mes parents m’ont d’ailleurs toujours laisser ouvrir la porte à ces personnes.

 Il y avait donc toujours beaucoup de monde à la maison et ensuite ce sont les traductions qui m’ont permises de voyager, qui m’ont donnée envie de découvrir plus et d’en savoir plus. 

Ma reprise d’études s’est faite ensuite par le fait qu’en mettant les enfants dans une école locale irlandaise ( Elle était donc complètement en anglais avec l’irlandais à côté qui était obligatoire), j’ai dû “me battre”  parce que on me disait que s’ils parlaient français à la maison cela les perturberait, ils n’allaient pas apprendre correctement. 

(Ce sont quand même des enfants qui, aujourd’hui,sont à l’université et qui ont globalement des résultats bien meilleurs que les autres. Je ne veux pas ni les vanter ni nous vanter même si nous sommes très fiers car c’est vraiment le fait de parler plusieurs langues qui leur a donné un avantage.  Leur cerveau est habitué à travailler beaucoup plus vite tout simplement ! 

C’est cette confrontation que j’ai eu dès l’école primaire et ma rencontre avec beaucoup de familles qui m’a donné envie de reprendre des études sur le thème du plurilinguisme, pour apporter de l’aide aux familles. 

 

Anne- Lise : Donc en fait, durant tout votre parcours, vous avez côtoyé de nombreuses familles et beaucoup d’enfants qui parlaient différentes langues que vous ne parliez pas forcément ? 

 

Isabelle  : Oui tout à fait. En reprenant mes études, mon master professionnel en didactique des langues et diffusion des langues, il fallait faire un stage et des tas de choses. 

C’est à ce moment-là que j’ai créé l’association qui s’appelle aujourd’hui Multilingual Café qui est une association loi 1901. Avec cette association, j’ai eu la chance de rencontrer de nombreuses familles et de faire beaucoup d’activités. J’ai donc pu aider des familles qui étaient désarçonnées devant des situations parfois abracadabrantes et qui se demandaient comment elles allaient faire.

 Je peux vous raconter des tas d’histoires : Je pense, là tout de suite, à une maman polonaise qui est mariée avec un irlandais.  Leur petite fille était né avec un bec de lièvre, (c’est malheureusement quelque chose qui arrive…) et elle a du avoir une opération. Il se trouve qu’elle parlait anglais, irlandais et polonais à la maison. A la sortie de cette opération le chirurgien leur a dit “ Vous ne parlez plus à polonais à la maison. ” 

La maman était en pleurs et m’a demandé ce qu’elle devait faire. Finalement,  on a discuté elle a quand même appris le polonais est allée gentiment dire au chirurgien qu’elle continuerait à parler polonais car ça ne changerait rien.

Donc voilà : C’est le genre de combat que je mène et pour lesquels j’aide de nombreuses familles. Et oui, ce ne sont pas seulement les instituteurs comme vous voyez, ça va jusqu’au monde médical.

 

Anne- Lise : Dans toutes les situations de la vie quotidienne en fait ?

 

Isabelle  : Dans toutes les situations finalement. Pour les associations de sport, dans tous les endroits où les enfants qui parlent plusieurs langues rencontrent d’autres choses. 

Il y a aussi une famille qui me racontait : Ils sont expatriés et ont vécu dans plusieurs pays. Un jour, le petit garçon a un stage de sport en Belgique et a donc raconté  qu’il parlait quatre langues car sa maman est brésilienne, son papa est français et ils ont vécu dans plusieurs pays. Quand il a dit ça au moniteur de sport, le moniteur ne l’a pas cru et est allé voir le papa en lui disant “ Il faut qu’il arrête de raconter des histoires fausses ! “ 

 

Anne- Lise : C’est fou… 

 

Isabelle : C’est tout à fait fou il faut que ça s’arrête. Mais ce n’est pas facile,  les gens ont besoin de soutien, ils ont besoin de savoir quoi dire à ces personnes.

Il ne suffit pas de dire à ces personnes : «  C’est vrai, débrouillez-vous ! » Il faut que celles-ci prennent conscience que certaines personnes ne parlent pas une seule langue

 

Anne- Lise : Bien sûr, c’est super important ! 

Donc aujourd’hui, c’est votre travail, vous êtes consultante en langues. 

Vous accompagnez les familles plurilingues dans l’éducation de leurs enfants en les conseillant et en les aidant dans des situations particulières

 

Isabelle Barth : Oui je les conseille.

Après voilà, je peux juste leur donner des conseils. Chaque famille est différente, en fonction de l’endroit où ils habitent,  des langues qui sont dans la famille, de l’âge des enfants… Chacun est différent. 

 Je conseille les familles, je fais en sorte que tout se passe pour le mieux, que tout se passe en harmonie c’est ça le plus important. Car souvent les enfants qui parlent plusieurs langues et qui vont dans un endroit monolingue sont complètement exclus ou discriminés car on dit que c’est n’importe quoi ou alors quand il sait la réponse dans une autre langue l’instituteur le met de côté…Ce qui n’est pas du tout logique car l’enfant doit pouvoir profiter de tout ce qu’il a, de tout ce qu’il sait et de tout ce qu’il peut donner ! C’est un énorme travail.

 

Anne- Lise : Oui il y a encore beaucoup de choses à faire ! 

 

Isabelle  : Énorme ! 

 

Anne- Lise : Personnellement c’est quelque chose qui me passionne énormément. À la base, je suis prof d’allemand et je reconnais que le bilinguisme est un véritable trésor mais que comme vous l’avez dit, il y a encore trop peu de personnes qui en ont conscience… Je me souviens notamment d’une élève qui parlait anglais à la maison car sa maman était anglaise. Elle parlait donc anglais, français et apprenait l’allemand mais elle n’avait pas du tout conscience de la chance qu’elle avait de parler plusieurs langues. 

Je me suis donc posé la question :  Pensez-vous que les enfants bilingues ne sont pas assez valorisés dans le système scolaire ?  

Dans le système français mais peut être aussi ailleurs ? Parce qu’ils ont un réel avantage par rapport aux autres en fait ! 

 

Isabelle : Non, ils ne sont absolument pas valorisés ! 

Leurs capacités ne sont pas du tout mises en valeur et c’est ça qui est dommage. Et pour eux, c’est quelque chose de naturel car ils sont nés avec.  Ils ne se voient pas différents des autres, ce sont les autres qui leur disent qu’ils sont différents. 

Donc comme vous dites, ils ne sont pas du tout mis en valeur et c’est une question de système. Pas uniquement français, il faut le savoir. Car j’ai cette chance d’avoir des gens qui m’appelle depuis plusieurs pays du monde comme l’Afrique, le Japon enfin un peu partout…

Donc cela se passe exactement pareil dans les autres pays. Même dans les pays scandinaves… Donc oui, ça se passe partout et c’est assez compliqué. Cela vient en partie de la façon dont les gens sont éduqués et de la manière dont est fait l’apprentissage pour devenir enseignant.

Car ce n’est pas de leur faute, je ne vais pas les critiquer, ça va se faire avec le temps… Mais on ne donne pas aux enseignants la chance et la possibilité de pouvoir s’occuper d’un enfant bilingue qui arrive dans une classe. 

C’est très effrayant pour un enseignant d’avoir dans sa classe un élève qui sait des choses qu’on ne comprend pas. 

Et ça je le reconnais, c’est d’ailleurs plus facile pour un enseignant monolingue d’enseigner dans une seule langue, qu’il n’y ait pas de mélange et d’être sûr que tout le monde suive. Les tests dans les écoles sont en général fait pour les enfants monolingues , au détriment des enfants bilingues.

 

Par exemple : On demande à un enfant “ De quelle couleur est ce pantalon ? 

Si l’enfant le sait en anglais, et pas en français , il va dire “red”. 

 

L’institutrice doit alors prendre conscience de cela et ne pas dire que c’est faux car c’est correct dans sa langue.

En anglais, tout le monde va savoir mais il n’y a pas que l’anglais. 

Avec tous les migrants, il y a toutes les langues africaines que l’enseignant ne peut pas connaître. Il ne peut pas toutes les connaître, c’est impossible donc il faut qu’il travaille en relation avec les parents. 

C’est un énorme travail qui demande beaucoup d’investissement et qui, je pense, devrait commencer dès l’apprentissage du métier de professeur des écoles. 

Mais bon ça va se faire avec le temps! Pour l’instant, je propose des formations à des écoles et des écoles m’ont contactées car ils ont des enfants qui parlent d’autres langues et ils veulent pouvoir les aider. Donc ils en ont conscience mais pour être sur que l’enfant va suivre, ils essaient d’éviter la chose. 

Malheureusement ! Mais c’est la vie ! Après, c’est dans tous les pays du monde, c’est pas que la France. 

J’ai vécu dans 4 ou 5 pays différents, je peux vous dire que les français s’auto-critiquent de trop, ils ne sont pas si mauvais en langues que ça, il y a beaucoup plus nuls qu’eux !  ( les gens qui parlent anglais en général…)

Je veux dire, je bondis à chaque fois que j’entends dire “ Ah mais les français sont nuls, ils ne savent faire ça…” Arrêtez de vous critiquer et regarder plutôt ce que vous savez faire

 

Le problème quand on est à l’école, c’est qu’on apprend des choses qui ne servent à rien … Apprendre à lire Shakespeare ça ne va pas nous aider à aller faire ses courses ou demander son chemin dans la rue. 

Donc le problème est qu’on n’ apprend pas ce dont on a besoin… Aussi simplement que ça ! 

 

Anne- Lise : On est contents aussi parfois de se servir de cette excuse pour ne rien faire car de toute façon on est nuls, donc ça ne sert à rien d’essayer..

 

Isabelle : Oui et ce serait dommage ! Mais bon, on peut pas changer comme ça un système de jour au lendemain. Cela va se faire mais un petit peu à la fois. 

 

Anne- Lise : Déjà, on a conscience de ce sur ce quoi on peut progresser.

Une autre question, j’ai vu qu’ils y avaient des recherches sur le fait que les enfants bilingues étaient moins sujets à développer des maladies types Alzheimer ou autres maladies du cerveau. Est-ce qu’il y a des recherches poussées qui ont été faites ou ce sont surtout des suppositions ? 

 

Isabelle Barth : Non non, c’est tout à fait vrai ! C’est vraiment recherché. 

En fait, Alzheimer si vous l’avez dans vos neurones, vous l’aurez. Par contre, si vous êtes bilingue, vous la développerez plus tard et moins fort car vous faites travailler vos neurones. 

Les personnes qui ont Alzheimer, on leur fait faire des jeux de chiffres etc… pour travailler cela. Une personne bilingue fait déjà travailler les connexions entre les différents zones du cerveau. 

Donc oui, il y a des chiffres, si vous devez développer Alzheimer, vous le ferez mais au moins 5 ans plus tard que ce qui était “ prévu.  C’est énorme ! 

Et ce n’est pas uniquement les enfants bilingues : C’est-à-dire que si vous devenez bilingue à 40 ans ça marche pour vous aussi car il n’y a pas d’âge pour devenir bilingue. Il n’y a pas d’âge pour commencer à apprendre une langue et devenir bilingue. Si vous m’écoutez et que vous avez quarante ans, profitez-en il n’est jamais trop tard !

Et pour un AVC, c’est pareil. C’est un problème de cerveau donc les personnes bilingues vont se remettre beaucoup plus vite car ils ont des connexions qui se connectent plus

Donc toutes ces maladies du cerveau sont corrigées, diminuées chez une personne bilingue du fait qu’elle passe d’une langue à l’autre sans arrêt.

En sachant qu’une personne bilingue va utiliser ses langues toutes les semaines. Ce n’est pas comme apprendre une langue et l’utiliser seulement en vacances. Une personne bilingue écoute ses langues tous les jours à la télévision a des amis qui la pratique, rentre dans un club pour parler cette langue, c’est l’utiliser peut-être pas de manière quotidienne mais au moins toutes les semaines pour que ça continue à travailler. Sinon c’est n’est pas du vrai bilinguisme c’est connaître une langue pour l’utiliser en vacances ou autre mais ce n’est pas la même chose. Un vrai bilingue ou un plurilingue est une personne qui utilise toutes ses langues tout le temps.

 

Anne-Lise : je vais donc vous poser tout de suite cette question : est-ce qu’on peut réellement être bilingue ou il y a toujours une langue qui domine ?

 

Isabelle  : il y a toujours une langue qui domine.  Être bilingue en fait, c’est parler deux langues tous les jours. 

Je n’aime pas dire qu’il y a une langue qui domine mais il n’y a jamais un équilibre parfait. Il y a toujours une langue qu’on utilisera plus, il y a une langue dans laquelle on va préférer lire, et donc on aura plus de vocabulaire dans cette langue. 

Je pense à quelqu’un qui vit en Allemagne ( qui est donc franco-allemand.), qui parle allemand dans la vie de tous les jours mais qui va préférer lire en français. Le vocabulaire et les structures de phrase seront forcément différentes mais c’est quand même un bilingue. 

Les gens qui disent que c’est un équilibre à 100 % ce n’est pas forcément vrai, c’est un équilibre rêvé. 

 

Anne lise : vous disiez qu’il n’y a pas d’âge pour être bilingue mais quand on apprend une langue est-ce qu’on peut réellement devenir autant bilingue qu’un enfant ? Parce que ça n’a rien à voir de prendre une langue même très bien et de naître et grandir avec cette langue ?

 

Isabelle  : Non non en effet. Je suis né dans une famille monolingue et aujourd’hui je parle quatre langues sans problème. Donc il n’y a vraiment pas d’âge c’est possible, mais il faut se donner les moyens de le faire. C’est quelque chose que je peux aussi proposer à des gens : les aider à devenir bilingue plus tard dans la vie. Il y a des outils, et surtout quand on veut devenir bilingue en étant adulte, il ne faut pas avoir peur de faire des erreurs…

 

Anne-Lise : Oui c’est ce que je dis souvent aussi.

 

Isabelle :  Et de se prendre un peu pour un enfant. Lire des livres lire pour les enfants, lire oui-oui en allemand pour apprendre l’allemand et ne pas vouloir lire les Buddenbrock tout de suite 🙂 ! 

Il faut faire une étape à la fois.

 

Anne -Lise : Comme en français… On apprend pas à lire Victor Hugo ou la grande littérature française au début en fait…

 

 Isabelle : Oui il faut prendre une étape à la fois et il ne faut pas se dire : «  Je vais être bilingue donc je vais y arriver demain ! » 

Anne-Lise : oui, il faut se donner les moyens… Mais c’est c’est du temps aussi !

 

Isabelle Barthes : exactement !

 

Anne-Lise : Super, ce sont vraiment des informations précieuses. Je rebondis du coup sur les familles bilingues : Qu’est-ce que vous remarquez de particulier et de semblable chez les enfants bilingues ? Qu’est-ce que ces enfants peuvent apporter de particulier à la société ?

 

Isabelle : Alors une personne bilingue, donc les enfants bilingues sont des personnes qui savent faire plusieurs choses en même temps. Ce sont en anglais des Multi tasking c’est-à-dire qu’ils peuvent par exemple écouter plusieurs conversations en même temps.

Pour la société, ce sont des personnes qui sont beaucoup plus ouvertes à l’autre et à la différence. 

Ce sont des personnes qui sont plus intéressées par la paix car dès le départ, les enfants bilingues ou la personne accepte que l’autre agit ou pense différemment. Ils se disent que  ce n’est pas mieux qu’un autre, c’est juste différent et qu’on peut trouver un équilibre entre les deux.

 Donc ce qu’ils peuvent apporter aux autres c’est vraiment une écoute de la différence et une acceptation de la différence, c’est la chose la plus importante. 

 

Anne-Lise : D’accord. C’est vrai que c’est quelque chose qui se retrouve d’ailleurs dans l’apprentissage des langues en général.

 

Isabelle : Il y a ce problème qu’ils ne sont pas toujours acceptés, il y a ce fait que la personne bilingue est un étranger, c’est une personne à part

 

Ce qui fait que dans les générations précédentes, les personnes qui sont arrivées en France comme des Portugais ou les Polonais n’ont jamais transmis leur langue et car ils  étaient confrontés à une société qui n’acceptait pas. Mais les choses sont en train de changer donc c’est tant mieux ! 

 

Anne-Lise : Oui ça c’est sûr ! C’est une très bonne chose. En parlant des enfants, est-ce que vous pouvez expliquer ce qui se passe dans un dans le cerveau ’un enfant bilingue qui est en train d’acquérir le langage ? Mon fils a deux ans et demi,  il est en plein dans cette phase d’acquisition du langage et c’est vraiment quelque chose qui me pose question : Comment ça se passe quand l’enfant entend deux langues à la maison ?

 

Isabelle : Enfant, c’est naturel. Maman parle une langue, Papa parle telle langue, pour lui il ne voit pas la différence. En fait pour lui c’est l’enfant qui parle une seule langue qui est bizarre. Pour lui, il est habitué à passer de l’une à l’autre, il est éduqué de cette façon là et c’est pour lui quelque chose de tout à fait logique. Il faut se remettre à sa place, il a été élevé comme ça à entendre la langue de sa maman et celle de son papa. Pour lui c’est l’enfant qui parle une seule langue qui est bizarre.

Donc pour un enfant qui parle deux langues à la maison, c’est lorsqu’il rentre à l’école qu’il a sa vie sociale à lui il se dit qu’il y a des choses quelque chose de différent et que les premières questions se posent. C’est là qu’il y a de la confrontation et où il se demande pourquoi, lui il parle deux langues alors que son petit copain en parle une seule etc… Donc cela dépend du caractère des enfants et après c’est le rôle des parents de gérer et d’expliquer comment se passent les choses. 

 

Anne-Lise : Bien sûr. Donc finalement la différence avec un adulte c’est que l’enfant va moins se rendre compte. C’est quelque chose qui va être naturel pour lui alors qu’un adulte va devoir  faire peut-être un effort supplémentaire pour se détacher de sa langue maternelle ?

 

Isabelle : Oui, l’adulte est beaucoup plus conscient de ce qu’il fait.

Je compare souvent à l’apprentissage des langues à la marche. Tous les enfants n’arrivent  pas à marcher au même âge. Un enfant va commencer à marcher quand il va trouver que c’est utile.

Pareil pour les langues . Il va les utiliser s’il voit que c’est utile. Donc c’est aux parents de montrer que les langues sont utiles.

Une fois arrivée à l’école le problème est que certaines langues ne sont plus utiles. Enfin, elles ne sont plus utiles dans la société-école dans laquelle l’enfant va. C’est à ce moment-là que je peux intervenir et que les parents doivent réfléchir comment montrer que ils doivent quand même parler cette langue. Il y a des tonnes d’outils et de façons de le faire.

 

Anne-Lise : D’accord. Et du coup pour les personnes comme vous et moi qui ne sont pas bilingue de naissance, comment peut-on s’inspirer des personnes bilingue pour mieux apprendre peut-être plus efficacement et plus sereinement les langues ?

 

Isabelle : Oui alors je pense qu’il faut se mettre  dans la peau d’un enfant quand on apprend une langue. ( Même adulte! ) Il ne faut pas avoir peur de prendre des romans pour les enfants pour apprendre le vocabulaire, regarder des dessins animés pour les enfants… Et puis monter les étapes petit à petit ! Et puis en faire tous les jours.

Un adulte deviendra bilingue s’il s’investit , ca ne va pas tomber du ciel ! S’il en fait, même 30 minutes par jour ça suffit..

Vouloir aller trop loin trop vite, je pense que c’est une mauvaise tactique. Quand vous êtes enfants vous ne sautez pas les étapes de ramper, de marcher à quatre pattes puis de marcher correctement. 

Vous allez aller d’une étape à l’autre :  comme un enfant qui apprend à parler d’ailleurs. Il va d’abord babiller, faire des sons, mettre des mots et ensuite faire des phrases. Il faut faire la même chose !

 

Anne-Lise : Comme un enfant qui n’apprend pas quelque chose de nouveau tant qu’il n’est pas prêt…

 

Isabelle : Voilà voilà. Et vous dire que de toute manière c’est utile. Il ne faut pas se dire que je vais apprendre une langue car c’est rigolo.. Non non je vais apprendre une langue pour aller discuter avec une personne dans son pays, il faut en trouver l’utilité. 

 

Anne-Lise : un objectif,  précis clair et concret en fait! 

 

Isabelle : Exactement! 

 

Anne-Lise : Est ce qu’il y’a un nombre maximum de langues qu’on peut apprendre ?

 

Isabelle : Alors là, je vais être honnête, je n’en sais rien ! Il y a des gens qui disent qu’ils en parlent 5,6,7,8. Mais tout dépend ce que vous appelez apprendre et savoir une langue. Vous ne pouvez pas avoir huit langues et les utiliser toutes les semaines. Je suis ouverte aux critiques mais personnellement je ne pense pas que ce soit possible.

Tout dépend également du niveau que voulez avoir dans la langue. Si vous voulez juste pouvoir vous débrouiller pour faire vos courses et trouvez votre chemin dans un pays : Autant de langues que vous voulez ! Mais si vous voulez avoir une conversation et comprendre tout ce qui se passe autour de vous, en savoir un peu plus sur la culture, je pense que le temps de l’apprendre et de l’acquérir correctement, ça c’est moins de langues. 

Et puis bon après, si vous n’utilisez pas une langue elle meurt. Elle devient une langue morte pour vous. C’est comme une plante si ne vous ne lui donnez pas à boire, elle va mourir. Une langue, si vous ne  la nous nourrissez pas en l’utilisant, elle va dépérir. Elle sera toujours là,  mais il faut la remettre en route. C’est une image de la langue qui ressemble à une plante qu’il faut arroser pour la conserver.

 

Anne-Lise : C’est une belle image, très parlante en plus ! 

Je rebondis sur cela : Vous avez dit qu’ en France nous ne sommes pas particulièrement nul pour les langues. Je trouve cependant que nous ne sommes pas vraiment doués pour le plurilinguisme. Par exemple, en Allemagne, il y a beaucoup plus de films en version original à la télé des affiches dans les rues qui sont en anglais et non traduites en allemand.

Est-ce que vous pensez que ce serait une solution d’être beaucoup plus ouvert aux autres langues de cette manière ou alors c’est un système qui n’est pas du tout applicable en France ? 

 

Isabelle : Personnellement, je ne suis pas pour. Je ne pense pas que ça changera grand-chose aux bilinguisme et au fait que les gens parleront plusieurs langues. Je pense que c’est plutôt le fait de présenter le bilinguisme et le plurilinguisme de manière différente.

En plus, le cinéma français est par exemple très différent des autres cinéma du monde. Il a sa spécificité et le transformer en cinéma américain, ce n’est pas la peine. Et nous avons la chance en France d’avoir un ministère de la culture qui met de l’argent là-dedans, ce qui n’est pas le cas dans beaucoup de pays du monde il faut le savoir.

Je vois par exemple, il y a des films français qui sont en qui sont dans des têtes filles mais qui n’arrive pas en Irlande car l’Irlande ne met pas beaucoup d’argent dans la culture. 

Et je pense donc que ce n’est pas la solution et que la solution, c’est vraiment déjà d’arrêter de dire qu’on est nuls. Et aussi le fait, que quand on apprend quelque chose en France , on commence par apprendre la grammaire et que quand on veut parler une langue on se demande si on a mis le verbe au bon endroit, si on a utilisé le bon temps etc…alors qu’à la limite, excusez moi mais on s’en fout !  

Il faut se lancer et celui qui va se lancer, eh bien il va y arriver ! La correction va se faire tout seul. 

Et aussi cette question des langues régionales et des langues minoritaires. Nous en avons quand même 75 en France! Et si on accepte l’anglais, pourquoi ne pas accepter au même niveau le breton, l’alsacien, le picard ou une autre langue ? 

Vous mentionnez l’Allemagne, il y a peut-être aussi beaucoup moins de langues régionales. Et il y a toutes ces questions là qui rentrent en compte de politique linguistique et sur lesquelles j’ai passé aussi beaucoup de temps et qui font que les choses ne sont pas aussi faciles qu’elle pourraient l’être. Je pense que si le monde journalistique arrête de dire qu’en France on est nuls et arrête de publier des articles qui montre des personnes qui disent qu’ils étaient nuls en anglais.

Je voudrais plutôt montrer les personnes qui disent mais oui on n’y arrive ! Il est important de se féliciter, qu’on montre les choses réussies et ça fera une grosse différence..

Et puis commencer à faire de l’éveil dès l’école primaire et la maternelle, ce qui n’existe pas dans tous les pays. Et l’Irlande par exemple est le seul pays d’Europe dans lequel les langues ne sont pas obligatoires à l’école.

Il faut donc que les gens arrêtent de se comparer aux autres. Je ne veux pas donner de leçons mais je pense vraiment qu’il faut regarder ce qu’on fait et pourquoi les choses sont comme ça. Et faire un cours de langue en commençant par la grammaire, c’est bien gentil mais ça ne sert pas à grand-chose. Je n’ai pas dit qu’il ne fallait pas en faire attention! ( Personnellement, j’adore la grammaire !) 

Ce n’est pas comme ça qu’on arrivera à se débrouiller et aller à droite à gauche. Il  y a des tas de systèmes comme e-tandem qui permettent aux élèves de pratiquer la langue avec des élèves d’autres pays…  Utilisons toutes ces méthodes, faisons des voyages de classe qui vont permettre aux élèves de pratiquer ces langues. Bon c’est aussi l’occasion d’être entre copains, je le sais bien. Mais il faut être jeune sinon c’est pas drôle !

Il y a donc des tas de façons de devenir bilingue sans dire : ” Dans ce pays ils font ça,  dans cet autre pays, ils font ça.” Ils ne sont pas forcément meilleurs, ils utilisent une autre façon de faire. Donc dire qu’ils sont meilleurs, non ils font autrement. Je pense donc qu’on peut modifier déjà sa façon de penser pour ensuite modifier sa façon d’agir.

 

Anne -Lise : Je suis complètement d’accord avec vous, je vous rejoins complètement ! En France, on est particulièrement doués pour râler et ne pas avoir conscience de ce qu’on a.

 

Isabelle: Merci !

Donc oui voilà, il faut prendre conscience de ce qu’on a, de ce qu’on sait faire et l’utiliser ! Et ce qu’on sait faire c’est bien ! Arrêtons de nous critiquer! 

Anne-Lise : C’est aussi ce que je vais transmettre ! Il y a tellement de personnes qui pourraient être bons en langue si il s’en donner les moyens et arrêtaient  de croire qu’ils sont nuls !

 

Isabelle:: C’est surtout ça arrêtons de croire qu’on est nul. Car après, les moyens, on est tous différents on a tous nos moyens personnels et intellectuels, ça c’est notre histoire. Arrêtons surtout de croire qu’on est nuls. Nous ne sommes pas nuls! 

 

Anne-LiseGarder le positif ça c’est sur ! Merci beaucoup pour tout ça. 

Je voulais juste revenir pour finir sur votre activité : Vous vous adressez aux familles également aux profs. J’ai vu également sur votre site que vous adressiez également aux crèches pour faire des conférences ? 

 

Isabelle:: Oui tout à fait car les enfants bilingues se trouvent aussi dans les crèches. Je propose donc des rencontres pour les parents, pour les enseignants pour toutes les personnes… Parce que en fait, à la limite, toutes les personnes qui peuvent rencontrer des enfants bilingues et qui pourraient avoir envie de les aider sont concernées. Il faut prendre conscience que moi en tant que personne, face à un enfant bilingue, je n’ai pas tous les outils pour l’aider. 

C’est une démarche : Moi en tant qu’enseignant, je sais enseigner car j’ai appris mais j’ai un enfant bilingue et je n’ai pas les outils pour aider cet enfant. 

Quels sont ces outils ? Et qui peut m’aider ?

  J’ai entendu des gens qui disait pour les langues slaves : Ce ne sont pas des langues utiles ! Et bien si, c’est des langues utiles ! C’est l’héritage de l’enfant, c’est maman, c’est grand-père, c’est les cousins… Et pourquoi les empêcher de discuter avec grand-père et grand-mère qui parlent l’autre langue et pas la langue qui serait « plus importante » ? 

Aucune langue n’est plus importante qu’une autre et pourquoi empêcher ses enfants de pouvoir communiquer avec leurs grands-parents et leurs cousins ?

Il faut arrêter de dire qu’il y a des langues moins importante que d’autres, elles sont toutes équivalentes.

 

Anne-Lise : C’est juste en fonction de chacun, en fonction de notre vécu et de notre histoire certaines langues vont prendre plus d’importance que d’autres.

 

Isabelle  :Tout à fait, tout à fait. Mais pour un enfant bilingue qui a une maman qui parle une langue et un papa qui parle une autre langue, les deux langues ont le même statut.

Et après j’ai vu des enfants, dont les parents sont passés à une seule langue dans la famille. Arrivé à l’âge adulte, c’est « Pourquoi tu ne m’as pas appris cette langue ? » Il n’est jamais trop tard mais ça devient une langue étrangère qu’il faut apprendre et qui ne devient pas aussi naturelle. Elle pourra l’être par la force des choses parce qu’un jeune qui veut apprendre la langue qu’il n’a pas appris à la maison va y travailler et il aura plus de chance de pouvoir la pratiquer parce qu’il ira dans l’autre pays.

Mais c’est dommage de ne pas lui donner dès qu’il est petit.

Je travaille donc à intégrer ces langues qui ne sont pas les langues de l’école, dans l’école. Que l’enfant qui parle arabe, italien ou une autre langue puisse utiliser cette langue à l’école même si l’école est monolingue. 

 

Anne-Lise : Et même si les enseignants ne parlent pas cette langue. 

 

Isabelle:: Ça fait parce que toute manière c’est impossible de parler toutes les langues ! On peut pas le demander à l’enseignant c’est impossible.

 

Anne-Lise : D’accord, super ! Waouh, c’est vraiment très intéressant 🙂 alors, juste deux questions pour terminer pour permettre un peu de résumer :

Si vous deviez résumer en trois points, l’avantage se parler plusieurs langues ?

 

Isabelle: : L’ouverture aux autres, la capacité de faire plusieurs choses en même temps et… que du bonheur !

 

Anne-Lise : Super, que du positif! 

Dernière question : Si vous deviez donner un seul conseil, à quelqu’un qui souhaite apprendre une langue ?

Isabelle: Foncez ! Allez y ! Il n’y a pas d’âge ! Comme il n’y a pas d’âge pour planter un arbre ou une plante, il n’y a pas d’âge pour planter une petite graine qui va permettre de faire des tas de choses ! 

 

Anne- Lise : Super ! Une belle chose pour finir 🙂 

 

Isabelle:: Je ne suis pas du tout quelqu’un de négatif !

 

Anne-Lise : C’est super, c’est aussi ce que je veux transmettre ! 

Merci vraiment beaucoup ! 

On peut donc vous retrouver sur votre page Facebook, votre site Internet ? 

 

Isabelle: :  Et un groupe facebook sur lequel je laisse les gens parler dans la langue qu’ils veulent. Il s’appelle  Langues et éducation. 

 

Anne-Lise : Sur votre site on peut également s’abonner à une lettre pour la recevoir tous les mois ? 

 

Isabelle: : Oui c’est ça, tous les premiers jeudis du mois, j’envoie l’info lettre qui vient d’une newsletter en bon français. 

 

Anne-Lise : Merci encore beaucoup, au revoir ! 

 

Isabelle: Merci, au revoir ! 

Vous pouvez donc retrouver Isabelle sur son site ici  et sur sa page Facebook. en cliquant ici. 

Quel est votre avis sur le bilinguisme dans notre société ? Dites le moi dans les commentaires !  🙂 Si vous avez d’autres questions à ce sujet, vous pouvez également les poser ici . 

Et pour en savoir sur la relation des français avec les langues, je vous propose cet article que j’ai écris cet été. Cliquez ici pour le découvrir. 

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4 commentaires

  • 3 kleine grenouilles

    Très intéressant comme article ! Je suis d’autant plus concernée que mes enfants sont bilingues et ont même eu une troisième langue en immersion quand ils étaient à la crèche. C’était passionnant de voir avec quel naturel ils comprenaient et répondaient en trois langues quand ils étaient petits (jusqu’à 5 ans).

  • Valentine - Parents en Equilibre

    Plus elles sont apprises tôt, plus elles sont intégrées et comprises à la racine. J’ai travaillé un an dans un lycée international à Ferney-Voltaire (frontière avec la suisse) et c’était dingue le nombre de jeunes qui parlaient 4-5 langues. Ils avaient des parents de nationalités différentes et avaient beaucoup voyagé pendant leur enfance. Bluffant leur capacité de passer d’un langue à l’autre, avec fluidité et naturel 🙂

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